Série Héritage IPIC100 : E. Peter Johnson
En 1966, lorsque Peter Johnson a été admis à exercer devant les offices canadien et américain des brevets, il est devenu le seul avocat spécialisé en brevets à Edmonton. L’Alberta était encore à plusieurs années du boom des sables bitumineux qui allait définir son économie, et l’infrastructure juridique nécessaire pour protéger les inventions issues de cet essor commençait à peine à prendre forme. Johnson a consacré les cinq décennies suivantes à la bâtir, un brevet à la fois.
Né à Carthagène, en Colombie, et ayant grandi en partie à Bogotá avant que sa famille ne s’établisse à Toronto lorsqu’il avait douze ans, Johnson est arrivé au droit par un parcours peu conventionnel. Il a obtenu un diplôme en génie pétrolier de l’Université de l’Alberta en 1956, puis a travaillé pendant quatre ans comme ingénieur dans l’industrie pétrolière avant de décider que sa voie était plutôt le droit. Il a obtenu son diplôme en droit de l’Université de la Colombie-Britannique en 1963 et a été admis au Barreau de l’Alberta l’année suivante. Cette formation professionnelle en génie allait devenir le fondement de tout ce qui a suivi.
Pendant des décennies, Johnson a exercé chez Ogilvie & Company, l’un des cabinets de brevets les plus respectés au Canada, avant de se joindre à Parlee McLaws LLP à titre d’avocat-conseil en 2001, où il a contribué à faire croître le groupe de propriété intellectuelle du cabinet pour en faire une équipe hautement reconnue. Son nom figure à titre d’avocat ou d’agent sur des centaines de brevets, dont la liste se lit presque comme une histoire de l’industrie albertaine elle-même. Il a travaillé sur le procédé à l’eau chaude, puis sur le procédé SAGD, qui ont rendu commercialement viable l’extraction des sables bitumineux. Il a poursuivi des demandes de brevet portant sur des systèmes de réparation de pipelines, des outils de forage et de l’équipement de fond de puits — les machines peu glamour qui permettent à une économie énergétique de fonctionner. Parmi ses clients figuraient Alberta Energy Company, Petro-Canada, Esso Resources, Gulf Canada ainsi que les gouvernements provincial et fédéral, aux côtés de chercheurs universitaires, de petits fabricants et d’inventeurs indépendants. Même si les technologies qu’il contribuait à protéger devenaient de plus en plus avancées, Johnson, lui, demeurait résolument analogue. Jusqu’à la fin de sa carrière, il rédigeait à la main ses demandes de brevet et ses réponses aux actions officielles, préférant le stylo et le papier à l’ordinateur.
Ses intérêts allaient bien au-delà du pétrole et du gaz. Johnson a poursuivi certains des premiers brevets portant sur la conception d’éoliennes, à une époque où les énergies renouvelables étaient encore une activité marginale en Alberta plutôt qu’un secteur en croissance. Il s’est occupé de travaux en chimie des glucides développés par le chercheur réputé Raymond Lemieux, de technologies de prothèses médicales et d’équipement de manutention des grains destiné au secteur agricole de la province. Cette diversité reflétait un praticien qui considérait le droit des brevets moins comme une spécialité que comme un outil utile partout où les Albertains créaient quelque chose de nouveau.
Les collègues qui ont travaillé à ses côtés le décrivent comme un homme extrêmement exigeant à l’égard des détails d’une invention, presque au point d’en devenir exaspérant — le genre d’avocat qui interrompait un inventeur en plein milieu d’une phrase pour lui demander ce qu’il entendait exactement par un boulon et comment celui-ci fonctionnait, parce que c’était souvent dans cette question que se cachait la véritable invention. Il manifestait un enthousiasme sincère pour les inventions qu’on lui présentait et une détermination inébranlable envers les personnes qui en étaient à l’origine, qu’il s’agisse d’une grande entreprise énergétique ou d’un inventeur indépendant porteur d’une seule idée.
Cette rigueur était, selon presque tous les témoignages, indissociable de sa manière de faire du mentorat. Un ancien co-inventeur se souvient que c’est Johnson qui lui a d’abord suggéré de suivre une formation pour devenir agent de brevets, puis qui l’a ensuite encouragé à faire des études de droit afin d’élargir sa clientèle, orientant ainsi pratiquement toute sa carrière. D’autres personnes qu’il a formées racontent une histoire semblable : celle d’un avocat généreux de son temps, qui préparait des agents aux mêmes examens de qualification qu’il avait lui-même été parmi les premiers de la province à passer, et dont l’approche pragmatique de la profession était encore, des décennies plus tard, une référence à laquelle l’ensemble du barreau local des brevets se mesurait, selon les mots d’un praticien d’Edmonton. Le même constat se dégage d’un cabinet et d’une génération à l’autre. Les avocats qui l’ont connu chez Ogilvie & Company comme chez Parlee McLaws décrivent tous la même combinaison de rigueur technique et de patience envers ceux qui apprenaient encore le métier. Chaque agent de brevets exerçant aujourd’hui dans la province a été formé par Peter, par quelqu’un qu’il a lui-même formé, ou a travaillé aux côtés d’une personne qu’il a influencée. Sa réputation au sein du barreau des brevets reposait non seulement sur son expertise technique, mais aussi sur son profond engagement envers le mentorat.
Il n’était pas rare que Johnson passe ses fins de semaine à lire des décisions en matière de brevets. Alors que d’autres auraient apporté des romans pour une fin de semaine au bord d’un lac, Johnson emportait des volumes de jurisprudence sur les brevets. Il prenait plaisir à décortiquer le raisonnement judiciaire et à débattre des conséquences d’une décision. Ses séances de formation avec les jeunes avocats comprenaient souvent des extraits de décisions récentes, qu’il abordait avec le même enthousiasme que d’autres réservent à leurs livres préférés.
Johnson a pris sa retraite de Parlee McLaws en 2019, après plus de cinquante ans de pratique. L’Institut de la propriété intellectuelle du Canada l’a nommé parmi les personnalités mises à l’honneur dans son projet IPIC 100, qui rend hommage aux personnes ayant façonné la profession au cours du premier siècle de l’organisation. On y souligne son rôle non seulement comme praticien, mais aussi comme mentor et formateur ayant influencé des générations d’agents de brevets et d’avocats. Il est décédé le 8 août 2024, à l’âge de 90 ans.
L’héritage professionnel de Peter Johnson se retrouve dans les centaines de brevets sur lesquels figure son nom à titre d’agent, dans le groupe de pratique qu’il a contribué à bâtir chez Parlee McLaws et, surtout, chez les agents de brevets de partout en Alberta qui perpétuent son enseignement chaque fois qu’ils demandent, une fois de plus, comment fonctionne exactement ce fameux boulon.